12 août 2006

Epilogue

« La structure actuelle du système éducatif  considérée comme archaïque, est appelée à disparaître au profit de structures plus souples, largement soumises aux lois du marché aussi bien dans leurs débouchés que par leur fonctionnement interne.  l’institution scolaire proprement dite n’aura plus qu’à assurer la socialisation des jeunes et à leur inculquer, non plus essentiellement des savoirs,  mais des compétences devant garantir leur employabilité et leur adaptabilité »

Rapport 1998 de l'OCDE

07 juin 2006

Chapitres 16 à 20

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Je reproduis ici une récente note de l’inestimable Nouvelle Langue Française.

 

« Education nationale ou instruction publique

 

Victor Klemperer, qui a réussi à survivre en Allemagne entre 1933 et 1945, bien qu’il ne fût pas aryen, a étudié pendant ces années noires comment le socialisme national avait infecté de son idéologie de mort la langue allemande. Dans LTI (Langue du Troisième Reich, Le Seuil, réédition, 1996), il écrit : "La langue ne se contente pas de poétiser et de penser à ma place, elle dirige aussi mes sentiments, elle régit tout mon être moral d’autant plus naturellement que je m’en remets inconsciemment à elle". A l’exception des à, de, le, il, je, en, etc. qui sont vides de sens, il n’y a pas, dans quelque langue que ce soit, de mot neutre, blanc, évidé, d’où le sens est absent. Par les significations diverses dont ils sont porteurs, les mots engagent ceux qui les emploient, parfois malgré eux, comme si les mots pensaient à leur place. S’en remettre aveuglément à la langue, surtout si elle est nouvelle ou "novlangue", c’est la laisser régir la pensée ou la morale, se plier à ses sommations, s’aliéner, involontairement ou non, peu importe, comme les peuples l’ont fait ou continuent à le faire, et pas uniquement les Russes, les Allemands, les Cubains. Seul l’examen critique ou, comme on disait au XVIIIe siècle, le libre examen, peut briser l’aliénation dont la nouvelle langue française est porteuse.

 

Les mots éducation nationale nomment ce devoir qui s’impose aux membres d’un corps politique (ou " nation ") : apprendre à lire, à écrire, à compter à tous. Longtemps, ce devoir a été appelé instruction publique. En 1932, M. de Monzie a été le premier homme politique à se donner le titre de ministre de "l’Education nationale". Il voulait, prétendait-il, accroître "l’égalité scolaire". Pacifiste, il espérait que Mussolini, qu’il admirait, convaincrait les Anglais et les Français de signer un pacte avec Hitler. C’était un ami d’Otto Abetz, de Darquier de Pellepoix, de Fernand Brinon. Bien entendu, il a voté les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain le 10 juillet 1940. C’est Mussolini qui, le premier en Europe, à peine parvenu au pouvoir suprême, a nommé en 1923 le ministère où, à Rome, étaient gérés les maîtres et les écoles Nazionale Educazione. Le fascisme défait, ce ministère a retrouvé le nom Pubblica Istruzione qu’il portait avant 1923. En France, il n’en a rien été. Les mots éducation nationale sont porteurs de la volonté de façonner les esprits, de les modeler et de les plier à un ordre totalitaire. En 1945, les communistes étaient trop influents pour que l’on renonçât à des mots qui célébraient la main mise de l’Etat sur les enfants. Outre leur enracinement dans les idéologies qui ont tué plus de cent millions d’innocents en moins d’un siècle, ce que dit éducation nationale, c’est que l’Etat éduque les enfants. Telle est la règle à Cuba, en Chine, en Corée ; telle était la règle dans l’Allemagne d’Hitler et en URSS. La main mise de l’Etat sur l’éducation enlève aux familles ce qui fait leur raison d’être. Que l’Etat ne s’indigne plus de la déliquescence des familles : il en est le principal responsable.

 

Les mots instruction publique disent tout autre chose. Instruire a un sens positif. Il est lié au verbe latin struere, qui signifie "bâtir". Instruire un élève (et non pas un enfant), c’est élever un petit homme au dessus de lui-même pour qu’il devienne un homme. Alors que l’éducation tient de la vie privée, l’instruction est chose publique ou res publica : elle est l’affaire de tous. Un peuple qui a en horreur le destin des Hopis tient à ce que ses enfants sachent lire, écrire, compter, qu’ils connaissent les rudiments d’histoire, qu’ils parlent la langue de leurs ancêtres, qu’ils maîtrisent les éléments des savoirs. Parce qu’elle est chose publique, l’instruction se fait au vu et au su de tous. Peu importe qu’il y ait ou non une école. La loi autorise les parents à instruire eux-mêmes leurs enfants. Que l’école soit religieuse ou non, elle est laïque quand les élèves y sont instruits. Le collège jésuite où Descartes a suivi ses études était plus laïque, en dépit de la règle religieuse qui y prévalait, que les collèges publics actuels d’où l’instruction est bannie.

 

Vouloir que l’éducation soit nationale, c’est singer Mussolini, Staline, Hitler, Lénine, Pol Pot, Castro. Exiger que l’instruction soit publique, c’est rester fidèle à l’histoire de France. En effet, pendant des siècles, le souverain (le roi et après 1789, les députés) a fait de l’instruction publique la fin de l’école, ce pour quoi elle existe, aussi bien Louis XIV (édit de 1695 et déclaration de 1698) que les jacobins (décret Bouquier de 1793), Napoléon (décrets de 1806 et 1808), les républicains (lois Ferry de 1881 et 1882), les conservateurs éclairés (loi Guizot de 1833 et loi Falloux de 1850). Quand l’école n’a plus pour fin l’instruction publique, c’est à sa propre fin qu’elle travaille. »

 
 

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L’uniformité de l’uniforme ôté.
 
: 08h56 : Hall de l’IUFM

- Salut, tu sais en quelle salle on va, là ?

- Euh… non… J’vais aller voir le tableau d’affichage.

- OK, j’vais à la cafèt’, tu m’retrouves là-bas ?!

- Ça marche.

- Bon, on est en salle 12. T’as préparé la séquence, au fait ?

Justine insère sa carte magnétique dans le lecteur de la machine à café.

- Pfffff… Pas eu l’temps : week-end de folie ! Vendredi soir, mon chéri débarque avec ses potes de l’école de commerce, tu vois l’tableau… Bon, super-sympa, quoi, la soirée, mais j’ai passé mon samedi à nettoyer l’appart’… Avec la gueule de bois, quoi. Bref, samedi soir, rebelotte chez Mimi et Loulou, on a fini au Magic Blue, trop sympa, gros délire, mais les cocktails, ouh lalaa… Trop traître, quoi… Alors bon, hier, euh, le gigot chez mes parents, c’était un peu space, quoi, et l’après-midi est passé hyper vite…

Mina s’allume une cigarette en hochant la tête de manière compréhensive. Justine reprend, les yeux vitreux.

…Donc hier soir, en rentrant, j’réalise que j’ai pas fait la séquence en français. Putain… J’étais trop naze. Et toi ?

- Oh, j’l’ai pas fait non plus : par contre, j’ai pas fait de folies avec mon corps, moi, hi hi hi !!! Avec Théo et sa frangine, on est allé au festival de Fouzy-sur-Laïeul : c’était un truc altermondialiste, avec de la musique, de la bouffe, des stands, machins-trucs… Sympa, quoi. Et pis hier soir, on a regardé Zone Interdite.

Justine, tenant son gobelet entre ses deux mains, ayant bu quelques gorgées de son café lyophilisé brûlant, le pose devant elle sur la table et s’étire, râlant et grimaçant. Tout en baillant, elle interroge :

- Et c’était sur quoi ?…

- C’était sur la chirurgie esthétique. Ha-llu-ci-nant : y’avait une bonne femme, incroyable ! c’était même plus un être humain… Putain, y’en a, on s’demande c’qu’i’z’ont dans la tête !…

- Oh, merde, on va être en retard, faut qu’on s’magne !

- Boh, t’inquiète… La mère Pailloux elle est toujours encore plus en retard que nous, alors cool-cool…

- Ouais, t’as trop raison. C’est lundi : cool…

 
 

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La formation des jeunes professeurs s’inscrit dans un système plus vaste, à l’échelle des pays riches démocratiques. Quel type de professeur veulent les idéologues-administrateurs de l’Education Nationale, fonctionnaires zélés de l’OCDE ? Avant tout une personne qui sache gérer les enfants et leurs parents. Qui ne fasse au possible que cela. Respectivement : occuper les enfants avec des activités variées – constituées en ensemble flasque dont le prétexte pseudo-articulatoire est la pédagogie du projet – et savoir rendre des comptes à des parents consommateurs d’école et procéduriers.

Quelle est la méthode la plus sûre pour recruter une telle perle gestionnaire ?

Avant toute chose, il faut s’attacher à déprécier la figure même du professeur par divers moyens : par exemple, en lui octroyant, au sein d’une société où l’argent est érigé en valeur absolue, un salaire ridiculement bas ; en envoyant à chaque rentrée toujours plus de recalés au concours (les inscrits sur la fameuse Liste complémentaire) dans les classes, sans avoir reçu de formation au préalable ; en créant ces « passerelles » permettant, par exemple, à un ingénieur de chez France Télécom – saisi par l’envie soudaine d’un recyclage avec grandes vacances intégrées – d’être parachuté dans une classe du primaire après un simple entretien de vingt minutes et sans formation aucune ; en recrutant les professeurs sur des critères formulés en termes de savoir-faire et non de savoirs.

Ainsi, le sens qui se dégage peu à peu de ce faisceau de traits est qu’à peu près n’importe qui est capable d’enseigner dans le primaire et qu’il est donc légitime de se méfier, se défier, de cette figure autrefois si respectable et respectée.

Il faut d’autre part s’assurer que le jeune professeur soit soumis à un bombardement ininterrompu de bien-pensance, d’égalitarisme et de relativisme. S’il n’a, d’avance, pas intégré ces réflexes devant lui tenir lieu de pensée, il faut écraser les anciennes données sous la pression du groupe et le programme dont il est porteur. En effet, si la modernité amniotique n’a pas d’elle même, au préalable, rendu l’individu perméable aux bons sentiments – ornant le pavage de nos tièdes Enfers – et à l’in-différenciation joyeuse, il s’agit, durant l’année d’IUFM, par la socialisation forcée avec les exemplaires conformes, de repérer les éventuel(le)s réfractaires puis de les traiter, ou de les éliminer.

En effet, si les symptômes persistent : amputation du membre dont le corps ne saurait s’embarrasser sans se mettre lui-même en danger. Et il faut agir vite, id est durant l’année de formation, car après titularisation, l’ablation est extrêmement difficile.

Last but not least, il faut multiplier « les missions de l’enseignant » et ainsi diluer la soupe qu’on lui fait ingurgiter afin que l’ampleur de l’opération – et le remplissage de la vessie, qui, comme chacun sait, interdit toute possibilité de concentration – ait pour conséquence de suspendre l’esprit critique.

En effet, la dilution est une arme.

 
 

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Récréation, en forme d’extraits du jubilatoire « Petit manuel pour apprendre à parler le bien-pensant » (par l’auteur de NLF)

 
Echec scolaire

            Le réprouver : tous les enfants (et d’abord les siens) doivent réussir : + de 80% d’une génération à l’Université (surtout là où les amphis sont transformés en parkings), pas à Polytechnique, HEC, IDHEC ou Dauphine (que l’Inquisition réserve à ses enfants).

C’est la cause première de tous les maux de la société. Le coupable de l’échec est nommé dans l’adjectif scolaire. L’école est ce baudet d’où viennent tous nos maux.

 
Ecole ouverte

            On doit ouvrir l’école sur le quartier, la cité, la banlieue, le tiers monde et le monde entier grâce à Internet. Les bonnes écoles sont ouvertes : enlever les portails, les barrières et les clôtures.

Dans l’école ouverte du IIIe millénaire, les ordinateurs apprendront à la place des élèves.

 
Ecole publique

            On doit être pour mais mollement, en citant Louis le Grand ou Henri IV comme exemples de réussite. Si vos enfants n’y ont pas été admis, les inscrire dans une école privée : ils y seront en sécurité.

 
 

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« Il ne faut pas que l’instituteur soit dans la commune le représentant du gouvernement ; il convient qu’il y soit le représentant de l’humanité ; ce n’est pas un président du Conseil, si considérable que soit un président du Conseil, ce n’est pas une majorité qu’il faut que l’instituteur dans la commune représente : il est le représentant-né de personnages moins transitoires, il est le seul et l’inestimable représentant des poètes et des artistes, des philosophes et des savants, des hommes qui ont fait et qui maintiennent l’humanité. Il doit assurer la représentation de la culture. C’est pour cela qu’il ne peut pas assumer la représentation de la politique, parce qu’il ne peut cumuler les deux représentations.

Mais pour cela, et nous devons avoir le courage de le répéter aux instituteurs, il est indispensable qu’ils se cultivent eux-mêmes ; il ne s’agit pas d’enseigner à tort et à travers ; il faut savoir ce que l’on enseigne, c’est-à-dire qu’il faut avoir commencé par s’enseigner soi-même ; les hommes les plus éminents ne cessent pas de se cultiver, ou plutôt les hommes les plus éminents sont ceux qui n’ont pas cessé, qui ne cessent pas de se cultiver, de travailler ; on n’a rien sans peine, et la vie est un perpétuel travail. Afin de s’assurer la clientèle des instituteurs, on leur a trop laissé croire que l’enseignement se conférait. L’enseignement ne se confère pas : il se travaille, et se communique. On les a inondés de catéchismes républicains, de bréviaires laïques, de formulaires. C’était avantageux pour les auteurs de ces volumes, et pour les maisons d’édition. Mais ce n’est pas en récitant des bréviaires qu’un homme se forme, c’est en lisant, en regardant, en écoutant. Qu’on lise Rabelais ou Calvin, Molière ou Montaigne, Racine ou Descartes, Pascal ou Corneille, Rousseau ou Voltaire, Vigny ou Lamartine, c’est en lisant qu’un homme se forme, et non pas en récitant des manuels. »

Charles Péguy, De Jean Coste (1902)

 
 

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L’année se termine actuellement pour la nouvelle fournée de PE2. Le poids de l’angoisse concernant leur titularisation est, pour eux, déjà levé.

Institut Universitaire de Formatage des Maîtres.

Format : OK.

Il paraît que la formation va être remaniée dès la rentrée prochaine. Tant mieux. Sauf que les impératifs qui commandent ces remaniements ne semblent être que comptables. Ne nous berçons point d’illusions, Laurent Lafforgue n’est pas à la barre et le navire prend l’eau depuis longtemps déjà.

 

IUFM Tabloïd s’achève lui aussi.

 

Ici, j’ai tenté de retranscrire l’espèce de frayeur qui fut la mienne à la vision des entrailles de l’Education Nationale. Cet organe d’une France éminemment moderne, je le vois maintenant grouiller au soleil cru de midi et je me dis que je n’ai rien fait que prendre acte. J’aurais voulu relater plus de faits, illustrer mieux la vacuité de la formation, structurer davantage mon propos et énoncer plus clairement les tenants et aboutissants de cette mascarade enflée de la sympatocratie. Mais sans doute me suis-je jeté un peu vite dans le vortex.

 

Dans les articles qui constituent La crise de la culture, Annah Arendt faisait un constat extrêmement lucide sur l’état de l’éducation outre-atlantique et analysait avec une incroyable clairvoyance un phénomène qui s’exporterait en même temps que les sciences de l’éducation prospèreraient. Haine de la culture, relativisme et positivisme, elle avait déjà décrypté les fondements du dogme nouveau.

 

Plus récemment et de ce côté-ci de l’Atlantique, dans ses magnifiques et salutaires Eloge de la syntaxe et Eloge du paraître, Renaud Camus nous entretient, entre autres choses, de son amour de la forme, des formes, et du rôle qu’ont celles-ci dans la constitution de la culture, de la civilisation. Nombre de professeurs feraient bien d’entendre ce que dit ce Camus là, car il n’y a pas lieu de douter que ses éloges seront bientôt funèbres : l’être, dans toute la splendeur de sa nature (rien à fout’, c’est moi, c’est mon choix), aura tôt fait de l’emporter d’un point de vue démographique.