01 mars 2006
Chapitres 6 à 10
---------- 6
« Pas un secret de toute manière, la manière dont on recrute les professeurs dans ce pays ! "Aurea mediocritas" + "conformisme" + "absence de culture" (les professeurs ne veulent pas d’élèves professeurs cultivés, ils veulent juste des élèves-professeurs : la culture est leur ennemi intime puisqu’on peut se la procurer sans eux) + "obédience politique au pouvoir en place" ou "piston familial" ou "absence d’opinion politique" pour cause de vocation de fonctionnaire juvénile. Au choix. »
Francis Moury, Contre Gilles Grelet, Théorie-rébellion. (publié sur Le Stalker)
Chat échaudé craint l’eau froide.
Mes quelques tentatives pour tenter de nouer amitié avec mes jeunes collègues – en moyenne, j’ai quatre ou cinq ans de plus qu’eux – ont pour résultat une douloureuse prise de conscience de ma part : je suis bel et bien seul ici.
A titre d’exemple, une discussion avec deux jeunes femmes visiblement ravies d’afficher leur culture, durant la pause d’un cours, à laquelle je coupe court très rapidement car devant essuyer une double salve meurtrière :
- Putain, là, ouais, ça m’saoule… Dire qu’en ce moment y’a Friends qui passe !
- Oh, arrêtes, t’as trop raison : moi, i’m faut ma dose aussi, j’suis trop fan…
Elles enseigneront à vos enfants.
Autre exemple : un dadais à casquette, baskets et jeans baggy, "beau gosse", gentil, drôle, et tout, magnétise une partie des jeunes collèguEs et trimballe ainsi une petite cour de PE1 et 2 en fleur. Il fait étal de son engagement pour les "musiques actuelles" et, lors de ses interventions, nous donne à entendre son léger accent de caillera instruite. Un boys band à lui tout seul.
Et puis la post-lycéenne baba-cool, et puis le motard aux gros bras et au grand cœur, et puis la victime de la mode, et puis la fille d’instit’ génétiquement de gôche, et qui-aime-trop-les-enfants-pasqui-sont-vraiment-trop-mimi, et puis, et puis… et puis la horde de pauvres clones pourvus d’un encéphale atrophié, tous sortis d’un gentil téléfilm produit par FranceTélévision.
Des convenables étudiantes un peu limitées, studieuses et omni-souriantes, aux rigolards étudiants un peu obtus, vanneurs et tire-au-flanc, moult fades déclinaisons de l’apprenti Prof Dézécol s’offrent à moi. Aucune n’est attrayante. Je ne nie pas rencontrer et côtoyer des gens charmants, gentils, mais pas une personnalité qui puisse inspirer une réelle estime.
Courage et patience : cela ne doit durer que dix mois.
---------- 7
Le corps de la « blogosphère ».
«Il faut avoir beaucoup à dissimuler pour avoir quelque chose d’intéressant à montrer. Et si très peu de gens sont intéressants, aujourd’hui, quand ils se montrent par leurs écrits, c’est que l’on sent aussitôt qu’ils ont également très peu à cacher.»
Philippe Muray, Exorcismes Spirituels III
---------- 8
Le corps enseignant.
C’est ici qu’il prend vie.
C’est ici qu’il commence à bruire de tous ses organes fraîchement régénérés, chauds, moites et chuintant de leur satisfaction d’être de cette chair.
On sent son échine se renforcer au gré de la formation de ses nouvelles cellules.
On entend ses vertèbres craquer à mesure qu’elles se densifient.
On voit frémir son épiderme qui se tend sous le fonctionnement fébrile des articulations parfaitement lubrifiées.
Ce corps formé de fait se solidarise et s’éprouve durant tout le temps de la formation de ses constituants : cela commence par la journée d’accueil décrite plus haut (mais j’ai presque envie de dire : cela commence bien avant, cela commence bien souvent dans le phantasme même de devenir professeur-fonctionnaire), cela continue avec les diverses soirées organisées par l’association des PE2. Cela est entériné par l’infantilisation instillée par la structure formatrice et administratrice.
A l’IUFM, un des moments-clés de la consolidation du corps est appelé « séance d’APP » (Analyse de Pratiques Professionnelles).
Les professeurs-stagiaires effectuent trois stages dans l’année. Ils ont ainsi, à trois reprises, durant trois semaines consécutives, la responsabilité d’une classe de niveau différent.
Au mitan de chacun de ces stages, les PE2 sont réunis pour une séance d’APP.
Pour faire bref, il s’agit de réfléchir « en commun » sur des situations de classe qui ont posé des difficultés (avec un élève, un exercice, un type d’organisation, etc.).
Si l’objectif est défendable, ce à quoi ces séances poussives donnent lieu est assez grotesque.
J’y retrouve en premier lieu ce qui m’effraya l’année précédente, côtoyant des collègues un peu plus expérimentés : cette incroyable propension à jaser sur les élèves (variante : sur les parents des élèves). D’anecdotes plus mièvres qu’une fillette de dix ans habillée en rose bonbon de la tête au pieds en crétineries compulsives, de pauses s’éternisant devant le sentiment d’inanité en sanglots post-traumatiques, ces moments stériles sont à l’image de toute la formation.
J’assiste à d’affligeantes scènes où de "pauvres" jeunes gens plutôt à l’aise dans leurs modernissimes baskets – tel(le) qui exhibe son téléphone mobile dernière génération, tel(le) qui témoigne ostensiblement de son engagement pour la danse africaine, tel(le) qui ne cache pas tenir le livre en basse estime, tel(le) conspuant de la manière la plus puérile toute religion, tel(le) venant en cours arborant fièrement des tongs de plage – en arrivent à communier gravement, compatissant aux petits tracas organisationnels, d’autorité, des uns et des autres, tentant maladroitement d’apporter soutien et conseils "maison", de réfléchir tout haut pour tenter d’aider cette collègue en difficulté, exposant fièrement le projet mis en place dans la classe, relatant un épisode de la vie de classe.
C’est un moment d’échange, c’est un moment de mise en commun, c’est un moment de brassage des idées.
C’est une demi-journée de perdue, s’ajoutant à toutes les journées qui s’entassent en cette année qui s’embourbe irrémédiablement.
Pour finir, je retiens que ceux qui se font une gloire de chanter en se pâmant les louanges de la diversité ont une tendance marquée à faire résonner l’ « entre-nous » très promptement (ce fait est d’autre part illustré à merveille par le tutoiement systématique que s’imposent les collègues, d’où qu’ils soient, quels qu’ils soient, dès le premier contact).
Le corps se régénère.
« La présente "crise de l’Ecole" dont le grand public prend progressivement conscience, doit ainsi être comprise, avant tout, comme l’effet qui se prolonge d’une situation contradictoire. D’un côté, l’Ecole, parce qu’elle était la pièce centrale du dispositif "républicain" – c’est-à-dire d’une époque et d’un système où le marché auto-régulé n’était pas encore en mesure de plier à ses lois la totalité des choses – se trouve être un des derniers lieux officiels où subsistent – à côtés d’habitudes et de structures parfaitement absurdes – de véritables fragments d’esprit non-capitaliste et quelques possibilités réelles de transmettre du savoir ainsi qu’une partie des vertus sans lesquelles il ne peut y avoir de société décente. Mais de l’autre, sous la vague déferlante des réformes libérales-libertaires, l’institution tend mécaniquement à devenir l’ensemble intégré des différents obstacles matériels et moraux qu’un enseignant est obligé d’affronter, s’il a le malheur de s’obstiner, par une étrange perversion, à vouloir transmettre encore un peu de lumières et de civilité ; une telle contradiction, on l’imagine, ne peut définir qu’un très mauvais climat : et de fait, il devient chaque jour un peu plus irrespirable. »
Jean-Claude Michéa, L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes
---------- 9
« Prendre la parole en public est un acte toujours difficile (peur de la réaction des autres, du jugement de l’adulte, inhibitions, traditions socioculturelles, etc.). La maîtrise du langage oral ne peut en aucun cas être réservée aux seuls élèves à l’aise. Il est donc essentiel que les situations mettant en jeu ces processus de communication soient régulièrement proposées à tous les élèves et qu’elles soient conduites avec patience et détermination. »
Les Nouveaux Programmes 2002
« A la rentrée de la Toussaint, un élève d'une autre classe m'a lancé : "J'ai envie de vous tout de suite, sur la table !" Un autre : "T'inquiète, je te la prête après..." J'ai fait un rapport écrit à la conseillère principale d'éducation. A ma connaissance, il n'y a pas eu de sanction.
Le 5 décembre, nouvel incident. Cette fois j'ai reçu des menaces de mort. Cette classe-là était très énervée parce qu'un élève avait été exclu. Deux élèves, surtout, faisaient de la provocation, parlant de l'inutilité des profs qui gagnent 1 500 euros par mois. Ils évoquaient les cambriolages comme un bon moyen de se faire du fric. Chez moi, par exemple. Je leur ai demandé ce qu'ils feraient s'ils se retrouvaient nez à nez avec les propriétaires. "T'inquiète ! On trouvera ton adresse et on te mettra une balle dans la tête. Et à tous ceux qui seront là." J'étais évidemment très ébranlée. Nouveau rapport écrit à la conseillère d'éducation. Ce soir-là, la proviseure (sic) ne m'a pas reçue.
(...)
Mon agresseur avait été exclu une semaine, à ma demande, en tant que prof principale. Trois rapports concernaient son comportement. L'un, parce qu'il avait refusé d'enlever son bonnet, estimant qu'il ne le ferait pas tant que les vacances de Pâques existeraient, car il n'était pas chrétien. Un autre, parce qu'il avait refusé de prendre connaissance d'une charte de conduite rédigée à la suite d'un vol dans l'établissement. Et un dernier, parce qu'il était parti en vrille à la suite de la réflexion d'un prof.
(...)
Vendredi 16, il est entré en cours... Il s'est installé au premier rang. J'ai demandé aux élèves d'enlever leurs blousons. Tous l'ont fait, sauf lui. J'ai senti que quelque chose pouvait se passer, qu'il ne fallait pas le titiller. Je suis allée au tableau. Il m'a lancé : "- Madame, c'est bien vous qui avez rencontré ma mère hier ? - Oui. - Et c'est bien vous qui lui avez raconté que je refusais d'enlever mon bonnet ?" Je lui ai répondu qu'il aurait pu assister à l'entretien. Il s'est levé. J'ai fait un pas en avant, et me suis trouvée à dix centimètres de lui. Il a sorti quelque chose de sous son sweat-shirt et m'a frappée dans le ventre. Un élève s'est interposé. Il a continué. »
Karen Montet-Toutain*, interview publiée le 11 janvier 2006 dans Libération,
*Enseignante au lycée Louis-Blériot d'Etampes frappée, le 16 décembre 2005, de sept coups de poignard par un de ses élèves
---------- 10
Quel rapport entre ce que j’ai vu à l’IUFM et ces événements qui semblent être le fait de bêtes sauvages ? Quel rapport entre le relativisme culturel et la barbarisation d’une frange toujours plus nombreuse dans les jeunes générations ? Quel rapport entre une éducation qui ne veut mettre que l’élève au centre du système scolaire (Loi d’orientation de 1989, dite "Loi Jospin") et un enfant sans repères, qui pense être le centre du monde, à qui tout est dû ?
Une institutrice me racontait ce matin l’époque où sa classe comptait 42 enfants : l’élève n’y était pas au centre, mais l’humilité, le savoir-vivre, la décence, la patience, y avaient, eux, une grande place.
Aujourd’hui, trente élèves, c’est beaucoup. C’est trop pour elle quand une certaine fraction passe son temps à haranguer, moquer, frapper, critiquer, insulter. Il s’agit d’une classe de moyenne et grande section de maternelle. Il s’agit d’une petite école de village.
Quelques mails plus ou moins explicites font de moi un misanthrope, une sorte de râleur sans objet en pilotage automatique, déversant avec une acrimonie affectée un excès de snobisme, voire de réaction. Je répondrai une fois pour toutes à ces e-Homais.
Concernant la qualification de misanthropie, je vois mal comment on pourrait honnêtement la déduire de mes écrits qui ne concernent, a priori, qu’un groupe limité de personnes. Cette appellation pourrait à l’extrême rigueur, en référence au sous-titre de la pièce de Molière, se nuancer en "atrabilaire amoureux", ce qui est tout de même plus joli et pourrait évoquer quelque disposition d’esprit chez moi plus proche de la réalité.
Pour ce que je serais réactionnaire : si trouver stupide et dangereux de faire étudier des textes de rap plutôt que des textes classiques à des lycéens, si voir dans le vide professé à l’IUFM un symptôme et une cause des problèmes que notre société a encore la force de recenser, si penser que la télévision y est aussi pour beaucoup, si être certain que le fait que Dieu ait été remplacé par le Capital et Jésus-Christ par l’homme de la rue est loin d’être un bienfait, si croire que la laïcité est un bel idéal qui s’est littéralement fait violer par la société moderne, si penser que tout ne se vaut pas, si croire en des mots tels que Culture, Tradition, Connaissance, Morale, et ne pas mettre un signe égal entre Joey NTM Starr et Wolfgang Amadeus Mozart, si tout ça c’est être réactionnaire, alors j’en suis.
Si, pour certains, le terme vaut anathème, je ne veux toutefois pas l’arborer comme un stigmate duquel tirer une "pride" quelconque.
S’il fallait alors satisfaire ces étiqueteurs aussi hâtifs que maladroits, je leur conseillerais alors le terme de conservateur, qu’il me faudrait aussitôt faire suivre d’une cinquantaine de lignes de glose afin que leurs étroites oreilles n’entendent pas à nouveau ce qu’elles veulent (peuvent ?) bien entendre.
« La véritable difficulté de l’éducation moderne tient au fait que, malgré tout le bavardage à la mode sur un nouveau conservatisme, il est aujourd’hui extrêmement difficile de s’en tenir à ce minimum de conservation et à cette attitude conservatrice sans laquelle l’éducation est tout simplement impossible. »
Annah Arendt, La crise de l’éducation, in La crise de la culture
11:08 Publié dans Corps de la honte | Lien permanent | Envoyer cette note